Aka : Der Student von Prag/The Student of Prague
Metteur en scène: Stellen Rye

Liens: IMDB, Wikipédia.

Datant de 1913, L’Étudiant de Prague est habituellement présenté comme le premier film artistique produit en Allemagne. En fait, il semblerait qu’il ne soit rien de moins que le tout premier long métrage d’effroi fantastique du cinéma. Il prédate de plusieurs années les classiques du cinéma expressionniste comme Le Cabinet du Docteur Caligari et Nosferatu. Il est d’une durée de 1 h 25 min une longueur encore rare à l’époque de sa réalisation.

Le postulat surnaturel du film repose sur la figure du doppelganger : le double maléfique profondément lié tant à la littérature qu’au folklore allemand. C’est pourquoi L’Étudiant de Prague évoque l’ère romantique du XIX siècle tant dans son look, son ambiance et ses thèmes.

En 1820, Balduin un étudiant sans moyen vend son propre reflet à Scapinelli un sinistre sorcier qui avec sa magie crée un double animé. Dès lors, le sosie vient empoisonner l’existence de l’étudiant et ruiner sa vie.

L’Étudiant de Prague est un travail de collaboration entre trois individus : Hans Heinz Ewers un écrivain renommé dont les textes sont imbus de fantastique macabre, Stellan Rye un réalisateur et Paul Wegener un acteur de théâtre qui est la personnalité décisive du trio. C’est qu’en plus de jouer le rôle-titre (et le Double bien sûr) il a également collaboré tant au scénario qu’à la mise en scène du film en plus de voir à son financement et à sa distribution.

L’Étudiant de Prague remporta un grand succès tant critique que commercial au moment de sa sortie. D’autres films fantastiques allemands furent produits par la suite creusant dans la même veine d’effroi et d’anxiétés. Paul Wegener lui-même réalisa et tint la vedette dans plusieurs de ces films notamment un trio portant sur la figure du Golem, le croque-mitaine du folklore juif. Le film s’avère donc être le premier jalon d’une évolution dans le cinéma allemand naissant qui allait directement mener au Cabinet du Dr Caligari en 1919 et les films expressionnistes. C’est une filiation illustrer de façon évidente par l’apparence du personnage de Caligari lui-même qui est la copie conforme de Scapinelli le magicien maléfique au cœur de l’intrigue de L’Étudiant : un sinistre vieillard à barbiche, vêtu de noir avec lunette ronde et chapeau haut de forme.

Malgré son rôle essentiel dans le développement tant du cinéma allemand que fantastique L’Étudiant de Prague n’a pas l’aura culte d’œuvres plus célèbres comme Caligari ou Nosferatu. Il a toutefois survécu jusqu’à nos jours et a bénéficié d’un excellent travail de restauration.

Film d’effroi au balbutiement du cinéma.

L’Étudiant de Prague a été produit à une époque ou le langage que les codes filmiques sont encore en voie de développement. Il s’agit donc d’un film assez rudimentaire à la présentation scénique souvent plutôt théâtrale, sans gros plan ou plan rapproché et des mouvements de caméra qui se limite juste à quelques petits panoramiques.  Le caractère statique de la mise en scène est toutefois contrebalancé par un jeu presque constant sur la profondeur de champs qui se fait soit dans les déplacements de personnage ou dans des actions  simultané  dans l’avant et l’arrière-plan. Les images sont adroitement composées avec l’emploi de portes, de murs et de miroirs pour découpé ou prolongé  l’espace.  Dans ses séquences extérieures le film prend  également avantage des lieux de tournage situé que ce soit le vieux cimetière juif de Prague ou le profil de la ville vue à l’horizon. Tous ces éléments de même que les costumes et l’éclairage donne au film une élégance esthétique distinguer et parfois une ambiance insolite feutrée. Les effets spéciaux ce limite à des trucages de caméra permettant au protagoniste et son double d’être dans la même image ou faire apparaître ou disparaître une figure comme un spectre.

L’acteur, le personnage et son ombre.

L’effroi et l’angoisse dans le film sont surtout suscités par le jeu des acteurs, Wegener en particulier. L’emploi d’une gestuelle pantomime moins emphatique, plus sobre que ce que l’on retrouve habituellement dans le cinéma muet permet ainsi de faire ressortir les émois tourmentés ou la moue sinistre des personnages de manière plus intense et saisissante. La posture raide, glaciale et hautaine du Double par exemple donne froid dans le dos.

La scène la plus mémorable du film est une partie de cartes qui se déroule dans un lieu plongé dans les ténèbres. En s’éloignant de la table de jeu, les joueurs disparaissent dans la pénombre alors que le Double apparaît pour un nouveau face à face avec Balduin. De par sa composition, son éclairage et les échanges de regards, la scène fait beaucoup songer à une peinture de Rembrandt ou du Caravage. Stylistiquement, on pourrait dire que cette séquence fait dans le proto-expressionniste. 

Une œuvre pionnière

Bien que L’Étudiant de Prague s’est retrouvé rapidement dépassé tant en progrès techniques qu’en imagerie fantastique par les films qui lui ont succédé, il n’en demeure pas moins une œuvre pionnière aux qualités formelles modeste, mais bien concrète et cohérente.  Avec son effroi suscité tant par le surnaturel que par les tourments de la psyché, il peut être considéré non seulement comme le précurseur des films expressionnistes mais comme le lointain ancêtre de films comme Repulsion, The Shining et le cinéma d’horreur J de Kiyoshi Kurosawa.

Diaporama :