Titre : Frankenstein .
Studio:   Edison Studios
Écrit et réalisé  par J. Searle Dawley

Le film Frankenstein de Guillermo Del Toro est sorti en salles en octobre 2025 et sera disponible sur Netflix en novembre. C’est le dernier d’une longue liste de films adaptés ou inspirés du roman mythique de Mary Shelley. Le premier remonte à 1910 et prend la forme d’un court métrage de 12 min.

À cette époque, les films étaient réalisés avec une caméra fixe, adoptant une perspective frontale comparable à une représentation théâtrale. Il n’y avait aucun mouvement de caméra et une scène était tournée en un seul plan-séquence. La mise en scène reposait sur le positionnement et les déplacements des comédiens qui mettait ainsi en valeur la profondeur de champ et la composition du cadre. La pantomime exagérée des acteurs communiquait les émotions et la personnalité des personnages de la façon la plus intense et dramatique possible.  L’emploi de filtres coloré comme le rouge et le bleu contribuait à la création d’ambiance.  

Le Frankenstein de 1910 présente son récit en neuf tableaux séparés par des intertitres et se déroule dans quatre décors distincts. L’extase créative du docteur Frankenstein, la création du monstre, trois confrontations entre le savant et sa création maléfique puis le dénouement sont les épisodes présentés faisant une relecture très libre, simplifiée, mais néanmoins complète du roman de Shelley.

UN FILM ARCHAIQUE CULTIVANT L’ÉTRANGE ET L’EFFROI..

La présence de cranes et de bibelots étranges donne une touche macabre et insolite au film dès sa seconde scène.

Dans cette version de l’histoire, la créature créée par Frankenstein n’est pas un corps rapiécé, mais est créée par un processus alchimique. Pour la séquence de la création, une poupée en papier-maché a été mise en feu. Le processus de combustion étant présenté à l’envers dans le film, cela donne l’impression qu’un monstre qui se forme peu à peu à partir de matières en fusion. Des cordes attachées aux bras de la poupée font que celle-ci s’agite au fur et à mesure que le corps prend forme.  

L’apparence monstrueuse du monstre lorsqu’il est joué par un acteur a été créée par l’emploi de prothèses allongeant les doigts, du maquillage blanc couvrant le visage et une perruque avec de longs cheveux ébouriffés.

Quelques moments d’effroi ou d’étrangeté sont spécialement bien mis en scène. Le monstre est ainsi créé à l’intérieur d’un cabinet pourvu d’un panneau ouvrant permettant à Frankenstein d’observer la création du monstre et de devenir horrifié au fur et à mesure de son développement; un excellent moment d’action parallèle. Frankenstein se sauve lors qu’il voit une main griffue surgir de la porte du cabinet.

Dans la scène suivante le monstre fait sa première apparition complète lorsqu’il surgit derrière des rideaux entourant un lit d’où un autre moment de terreur fantasmagorie mémorable.

Une autre idée de mise en scène particulièrement inspirée est l’emploi d’un miroir dans le décor d’un salon. En plus d’approfondir l’espace présenter un personnage par l’entremise de son reflet alors que son corps est en hors champs donne un relief insolite à la scène.

L’emploi d’un miroir permet également de visualiser l’idée insolite suggérée par les intertitres que le monstre est le double métaphorique de son créateur voire même un personnage imaginaire. D’une certaine façon le Frankenstein de 1910 anticipe des idées thématiques et visuelles que l’on retrouvera quelques années plus tard dans L’Étudiant de Prague datant de 1913, le premier long métrage d’effroi fantastique du cinéma.

UNE PRODUCTION DES STUDIO EDISON.

Le Frankenstein de 1910 a été produit par ce qui était alors la plus grande entreprise de cinéma aux États Unis : les studios Edison (Edison Studios). En plus de faire dans la production de mélodrames et de reconstitutions historiques, le studio faisait également dans des adaptations de romans ou de contes célèbres. Parmi les titres adaptés, on retrouve Barbe-Bleu, Le Prince et le Mendiant, Hansel et Gretel, Michel Strogoff et Faust. Leur durée ne dépassait jamais 15 min car le président-fondateur de la société, le célèbre inventeur/homme d’affaires Thomas Edison, ne croyait pas que le public avait la patience pour des productions de plus d’une bobine.  

Frankentsein a été tourné au installations des Studios Edison dans le Bronx.

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Frankenstein 1910 a été tourné en trois jours par J. Searle Dawley  un des nombreux producteurs/metteurs en scène œuvrant au sein des Studios. Le périodique du studio, le Edison Kinetogram, aura publié un article donnant une description détaillée du scénario. Le roman de Mary Shelley ayant une réputation sulfureuse auprès du public pour ses thèmes sacrilèges et sa violence, le Kinetogram informait que les aspects les plus répugnants (répulsifs) de l’œuvre littéraire avaient été supprimés et que la trame du film se concentrerait sur ses problèmes mystiques et psychologiques.

Les informations sur la réception de Frankenstein lors de sa sortie il y a 115 ans semblent se limiter de nos jours à quelques critiques dans des journaux ou magazines.

UN FILM MYTHIQUE PERDU PUIS RETROUVER.

Quelle que soit la sorte de succès ou de notoriété que le Frankenstein de 1910 ait pu connaitre au moment de sa sortie, il est rapidement et complètement tombé dans l’oubli. Les Studios Edison ont eux-mêmes fermé leurs porte en1918.  

Le souvenir du Frankenstein de 1910 a été ravivé en 1963 par la publication de photos du film et de son scénario apparu à l’origine dans le Edison Kinetogram.

La révélation de l’existence d’un film Frankenstein datant de l’Âge du cinéma muet et dont il ne semblait plus exister aucune copie aura suscité beaucoup d’intérêt auprès d’une frange du public intéressé au cinéma fantastique, peut-être plus grand que lors de la sortie initiale du film en 1910. Tirer des limbes de l’oubli le Frankenstein  de 1910 devint alors un film mythique. La conception visuelle du monstre, encore plus insolite que celle de son look standard créé pour le film Frankenstein par les Studios Universal Pictures en 1931 aura spécialement retenu l’attention.

En 1980, le magazine Boxoffice aura publié une liste des dix films perdus les plus importants et le Frankenstein de 1910 était en première position. C’est de cette façon qu’un collectionneur de films a découvert la valeur de la copie du film qu’il possédait . Des démarches ont été faites pour préserver et restaurer le film à partir de cette ultime copie et celle-ci est de nos jours disponible notamment sur YouTube.

Deux autres films adaptant ou inspiré du roman Frankenstein ont été faits pendant la période du muet. Life Without a Soul datant de 1915 et Il Monstro di Frankenstein une production italienne. Tous deux sont des films perdus.

LLES HOMMES DERRIÈRE FRANKENSTEIN 1910.

CONCLUSION

Le Frankenstein de 1910 constitue une curiosité filmique des plus intrigante voire fascinante pour quiconque s’intéresse au cinéma fantastique et même au cinéma en général. Non seulement il est la première adaptation connue d’un roman mythique, mais également parce qu’il est une des premières œuvres faisant dans le genre de l’effroi fantastique.

Même si la pantomime des comédiens parait assez grotesque vue de nos jours et que la mise en scène est des plus rudimentaire, Frankenstein présente des moments d’effroi et d’étrangeté qui sont des plus évocatrice. Le film illustre à la fois l’ingéniosité et l’ambition des créateurs de cette période primitive, mais dynamique, marquant les débuts de la forme d’art qu’est le cinéma.

On estime que près de 70 % des films datant du muet sont perdus. Frankenstein 1910 permet de voir à quoi ressemblait une œuvre de fiction alors que ce type de film était encore à ses balbutiements. C’est également un film des plus intéressant à voir en parallèle avec le nouveau Frankenstein de Del Toro afin de constater comment les deux films se ressemblent et diffèrent à plus d’un siècle d’intervalle.