Écrit et réalisé par Guillermo De Toro
Avec cette nouvelle monture de Frankenstein, le plus grand auteur du cinéma fantastique contemporain entreprend de revisiter l’un des mythes fondateurs du genre. Cette production suscite d’autant plus l’intérêt que bien que le roman de Mary Shelley aura inspiré des dizaines et des dizaines de films aucun n’a à ce jour su restituer idéalement ces thèmes complexes et audacieux. Avec un auteur de talent et la sensibilité particulière de Del Toro ainsi que des moyens pharaoniques mis à sa disposition, les attentes sont donc énormes.
À bien des égards, on peut dire que celles-ci sont atteintes avec succès. Ce nouveau Frankenstein est un conte gothique des plus somptueux doté d’une imagerie macabre flamboyante qui met bien en relief la tragédie des deux êtres : celle d’un savant visionnaire inapte à assumer la responsabilité pour sa création et celle d’une créature contre-nature née dans un monde qui le rejette.
UN FRANKENSTEIN AVEC UNE CHAIR DIFFÉRENTE
Frankenstein comme le roman s’ouvre et se clôt sur un navire pris dans les glaces de l’Arctique. C’est là que Victor Frankenstein raconte son histoire. Contrairement à ce que l’on retrouve dans le roman, la Créature à mi-chemin du film devient elle-même un des narrateurs directs de l’intrigue lui donnant la possibilité de présenter directement son point de vue.
Tout en respectant le récit original dans les grandes lignes, Del Toro a apporté des changements importants. Plusieurs personnages secondaires ont ainsi été supprimer et Elisabeth la fiancé tragique de Victor Frankenstein dans le roman a une personnalité et joue un rôle radicalement différent dans le film et tel qu’interoprété par Mia Goth devient un personnage presque aussi étrange que la Créature.

D’autres modifications par contre sont plus problématiques. Ainsi Victor Frankenstein lui-même n’est plus le jeune savant idéaliste, mais fragile de l’œuvre de Shelley. Son interprète Oscar Isaac en fait à la place un mégalomane narcissique égocentrique, une sorte de mélange entre le poète romantique Lord Byron et les nababs entrepreneurs contemporains toxique comme Elon Musk. C’est un changement tout à fait pertinent pour notre époque, mais comme Victor Frankenstein est la figure centrale pendant la moitié du récit, le film est quelque peu plombé par la présence de ce personnage certes tragique, mais également antipathique, positionné de manière (trop) évidente comme le véritable monstre du récit.
Heureusement, le film se rattrape dans sa seconde moitié qui se recentre sur la créature créée par Frankenstein jouée avec une grande sensibilité brute par Jacob Elrodi probablement la plus charismatique interprétation de la créature depuis Boris Karloff. Il est si captivant dans son rôle qu’on souhaiterait qu’il occupe encore plus de place dans le film au lieu du toxique Victor et que le développement du personnage vers une humanité meurtrie soit encore plus développé.
La partie finale du film réduit efficacement le dernier tiers du roman, celle où la confrontation entre Créateur et Créature prend une tournure de plus en plus cruelle et tragique.
DES CHOIX PARFOIS PROBLÉMATIQUES, MAIS PERTINENTS.
On pourrait reprocher à Del Toro qu’en noircissant le personnage de Victor Frankenstein comme il le fait, il édulcore la relation complexe entre le créateur et la créature et qu’il fait dans la facilité. Comme le roman d’origine date de deux siècles et présente souvent des idées et des valeurs qui ont évolués les changements apportés dans le film actualisent le propos et les thèmes du récit en quelque chose que le public d’aujourd’hui pourrait plus aisément reconnaitre et ressentir.
Un autre bémol est que malgré la puissance de son drame et de son imagerie, le film ne surprendra guère ceux qui sont familiers avec l’œuvre de Del Toro. C’est que leurs tenants et aboutissements sont maintenant si connu que ces films en deviennent prévisibles. L’œuvre personnelle de Del Toro de Cronos à Shape of Water est ainsi presque totalement axée à présenter des monstres sympathiques et des humains monstrueux…. et Frankenstein reprend exactement cette trame.
Toutefois, tels les peintres qui créent des variations sur un thème avec quelque chose de nouveau à chaque fois, Del Toro a introduit certaines innovations dont certaines conduisent à des moments de grâce particulièrement poignants.
Un aspect qu’il est important de souligner est que le Frankenstein de Del Toro ne souscrit pas complètement à ce que l’on pourrait appeler ‘’le principe de Prométhée’’ qui est employé dans presque tous les récits adaptant le roman Frankenstein ou inspiré de celui-ci. Il s’agit d’une convention qui veut que le savant soit puni pour son acte transgressif de création et que la créature, bien que pas nécessairement malveillante, mais indéniablement destructrice et contre nature, soit détruite. Del Toro avec sa sympathie pour les monstres ne souscrit pas complètement à ce principe ou du moins en donne une interprétation plus poétique et élégante que la plupart des films du genre.
UN FILM RÉFÉRENTIEL ET RÉVÉRENCIEUX.
Au-delà du spectacle visuel flamboyant et d’une tragédie déchirante, le Frankenstein de Del Toro offre également de petits plaisirs pour quiconque est familier avec le roman ou ces adaptations filmiques. Parmi les quelques clins d’œil qu’on retrouve, il y a ainsi une petite Maria, une référence à un personnage du Frankenstein de 1931 et il y a également une scène de miroir qui pourrait possiblement évoqué un moment similaire dans le Frankenstein de 1910.
Le film cite également les poètes Byron, Percy Byshse Shelly (l’époux de Mary), et surtout John Milton et son Paradis Perdu le plus grand poème épique en langue anglaise dont les thèmes sur Dieu, Adam et l’Archange déchu Satan auront profondément influencé Mary Shelley dans l’écriture de son œuvre et le caractère de ses personnages. Leurs inclusions dans le film donnent encore un peu plus de substance dramatique et thématique au film.



Del Toro a présenté son Frankenstein comme un projet de rêve qu’il a depuis l’enfance. Si le film est tout à fait digne de son immense talent, on ne peut pas dire pour autant qu’il soit l’une de ses œuvres maitresses comme l’Échine du Diable, Le Labyrinthe de Pan ou même Hellboy II. Il passe plutôt pour une œuvre-somme. En dépit de quelques déviations, le film pourrait également être considéré comme une entrée des plus notable dans la filmographie Frankenstein. Parmi les centaines de titres produit la version de Del Toro est celle qui est visuellement la plus magnifique et qui présente l’adaptation la plus sincères et aboutie du roman de Mary Shelley, une que celle-ci aurait put reconnaitre et même respecter.

Cote ***0
Le Frankenstein de Del Toro sera présenté sur la Chaine payante Netflix à partir du 7 novembre 2025.
Ps : Le titre de cet article est un emprunt à un énoncé trouvé dans la critique du film du New York Times. Je l’ai trouvé si à propos que je l’ai récupéré avec un petit ajout.
Fou, mauvais et dangereux à connaitre, telle est la façon dont Lord Byron a été décrit par Lady Caroline Lamb une de ses anciennes maitresses, une description qui correspond à Victor Frankenstein telle que jouée par Oscar Isaac.
Celui-ci ne joue pas d’ailleurs son premier savant démiurge puisqu’il en avait déjà interprété un tout aussi toxique dans Ex-Machina de Alex Garland en 2014.
Le Frankenstein de Del Toro n’est pas le premier à présenter un Victor Frankenstein monstrueux. Le cycle Frankenstein de la Hammer repose entièrement sur la présentation du personnage (brillament incarné par Peter Cushing) comme un savant aussi mégalomane que sans scrupules pouvant accomplir tous les crimes et transgressions possibles pour arriver ses fins. Toutefois, la monstruosité du Frankenstein de Oscar Isaac opère à un différent niveau.
















