Titre Chinois : 影子神鞭 / Yǐngzǐ Shén Biān Traduction : L’Ombre du fouet divin
Titre anglais : Shadow Whip
Producteur : Studios Shaw Brothers Metteur en scène : Lo Wei
Scénario : Ni Kuan, Lo Wei. Chorégraphe : Simon Yee Chui Ngau
Disparue au cours de l’été 2024, l’actrice Cheng Pei Pei a été la reine des films de chevalerie martiale chinois communément désignés sous le terme de wuxia-pian entre 1966 et 1971. En cinq ans elle a été la vedette d’une douzaine de productions tenant de ce genre pour le plus grand studio de Hong-Kong : la Shaw Brothers.
Sans être aussi excellent que l’Hirondelle d’or le premier et le plus reconnu des films wuxia de Cheng, l’Ombre du fouet datant de 1971 est l’un de ceux qui est à la fois le plus remplis d’action et le plus visuellement distinct. C’est qu’il se déroule dans un vaste no man’s land enneigé et que son héroïne de même que son maitre emploie le fouet comme arme.
Dans une région septentrionale de la Chine bien au-delà de la Grande Muraille vit Ms. Yang (Cheng Pei Pei), une jeune demoiselle experte dans le maniement du fouet. Lorsque des malotrus qu’elles croisent l’obligent à montrer son étonnant talent, cela attire immédiatement l’attention de nouveaux arrivants dans la région. C’est que ceux-ci sont à la recherche de Feng Cheng-tian, un héros autrefois renommé pour son habilité au fouet, mais qui est devenue un fugitif pour un crime odieux commis il y a quinze ans. Ainsi commence une traque infernale des plus sanglante ou Ms. Yang apprendra la vérité sur son passé tragique.
Un wuxia-pian des neiges.
Avec son décor de neige de même que l’emploi du fouet, on peut considérer Ombre comme un film gimmick qui détone par rapport à toutes les autres productions wuxia faites à l’époque. Alors que la plupart des films Shaw étaient tournés dans leurs propres studios à Hong-Kong en Asie du Sud-est, l’Ombre du fouet lui a été filmé au nord du Japon en plein hiver dans une région de collines et de bois cernés de montagnes. C’est un environnement des plus exotiques pour une production originaire de Hong-Kong. On a dû juger parmi les têtes dirigeantes de la Shaw Brothers qu’un film se déroulant dans un environnement si radicalement distinct de la norme créerait un spectacle différent qui serait apprécié du public.
Le même raisonnement a dû présider à la décision d’utiliser le fouet comme arme pour le héros au lieu d’une épée ou d’un sabre. C’est un choix audacieux, car le fouet dans les autres wuxia-pian, est habituellement présenté comme un instrument de châtiment ou de torture utilisé par les antagonistes. C’est également un type d’arme dangereux à manier et peu adéquat à filmer puisque la lanière se déplace toujours trop vite pour que la caméra puisse suivre.
Le concept de faire un wuxia-pian des neiges est fort possiblement inspiré par un western spaghetti spécifique : Le Grand Silence. Situer au cœur des Montagnes Rocheuse, ce film se déroule dans un environnement de neige, de monts et de bois à la fois âpre et magnifique qui donne une aura inusitée à un western. Or c’est un look qui est presque identique à celui que l’on retrouve dans Ombre.
Il n’y a aucun autre indice pouvant indiquer l’influence possible de Grand Silence autre que la Shaw Brothers produisait à l’occasion de libres adaptations de films occidentaux ou japonais. C’est ainsi par exemple que le thriller criminel La Diablesse aux mille visages est un dérivé du Fantomas de 1964, que le western asiatique Downhill They Ride emprunte sa prémisse aux Sept Samurais, et que le thriller musical The Singing Thief est un remake de la Main au collet d’Alfred Hitchcock
Une intrigue et de l’action vives et mordantes comme le fouet.
Centrée sur une traque implacable, l’intrigue d’Ombre consiste en une série de chassés croisés entre deux lieux séparés par une vaste étendue enneigée et se déroule en l’espace d’une demi-journée et une nuit.
Ce resserrement narratif, temporel et spatial permet de maximiser la quantité et la durée des scènes d’action qui dominent le film à partir de la seconde moitié excepté pour une pause prolongé présentant un flash-back. Ombre a un total de six scènes de combats avec la moitié d’entre elles découpée en joutes distinctes lorsqu’un affrontement se déplace dans un autre décor. À une exception près, l’action prend toujours la forme de mêlées opposant un ou deux combattants contre plusieurs, le nombre pouvant varier de trois adversaires à plusieurs dizaines.
Ombre fait un emploi de fréquent de wire-fu, c’est-à-dire de câbles tant pour les sauts en apesanteur que pour créer des exploits martiaux extravagants avec le fouet. C’est qu’en plus de pouvoir frapper à distance cette arme est utilisée pour saisir des adversaires ou leurs armes et les projeter dans les airs. Une jambe est même arrachée en plein vol. Empalements et étranglements surviennent également à profusion. Cette violence spectaculaire donne une teneur spécialement féroce aux affrontements.
Les scènes d’action mettent bien en valeur l’athlétisme martial impressionnant de Cheng Pei Pei et son partenaire d’écran Yueh Hua. Tous deux ont été formés comme danseurs, et ils bondissent et virevoltent avec vivacité dans des plans-séquence où ils peuvent exécuter jusque deux ou trois douzaines de mouvements consécutifs. Un montage rapide et des passages musicaux stridents contribuent également à magnifier ou surligner l’action.
Qualités et défauts
Au-delà des séquences d’action, Ombre du fouet est un film d’assez bonne tenue. Bien qu’assez convenu et donc prévisible, le suspense et le mystère au cœur du film sont quand même bien gérés. L’intrigue est efficacement resserrée en évitant des moments de romance, de mélo et de conspirations alambiquées qui parasitent souvent les récits wuxia.
Au niveau visuel, des plans en angles plongées et contre-plongées visuellement accrocheuses apparaissent fréquemment.
La cinématographie capture aussi de très beaux paysages de neige et de montagnes et donne une ambiance bien différente comparée aux autres films de la Shaw habituellement confinée à des plateaux de tournage et quelques extérieurs de collines.

L’atout principal du film reste quand même le charisme des acteurs à commencer par Cheng Pei Pei. Elle est splendide en amazone des neiges tant dans ses moments d’action que d’émotions telles : la surprise, la joie, l’appréhension, la rouerie, la tristesse et ainsi de suite la rendant particulièrement adorable.
En dépit de plusieurs solides qualités. Ombre exhibe quand même quelques maladresses et bizarreries insolites. Une séquence de combat est ainsi filmée en accéléré et le film introduit des gimmicks d’allure incongrue digne d’un film de James Bond tels des petits missiles explosifs et une porte secrète coulissante. Les passages musicaux du film sont d’ailleurs des emprunts tirés du film Opération Tonnerre utilisés à mainte reprise dans les productions Shaw de l’époque.
Une séquence flash-back est également initiée par un dessin et le film commence avec l’entrée d’un personnage chantant une ballade folklorique sur une carriole accompagnée d’un orchestre traditionnel invisible. Aussi absurdes qu’ils soient, aucun de ces moments surprenants ne font déraper le film. Bien au contraire, on peut dire qu’ils lui ajoutent un certain charme pittoresque.
Une parenthèse sur Lo Wei le Millionnaire Director.
L’Ombre du fouet a été coscénarisé et mis en scène par Lo Wei l’un des réalisateurs vedettes de la Shaw Brothers au tournant des années soixante-dix. Il était surnommé << le Millionaire director>> pour ses succès commerciaux. Entre 1969 et 72, la plupart de ses films trônaient au sommet du box-office de Hong-Kong. Le seul autre metteur en scène avec un succès et une réputation comparable était Chang Cheh avec ses films martiaux sanglants. De nos jours Lo Wei est surtout reconnu pour avoir mis en scène les films ayant lancé Bruce Lee et Jackie Chan comme vedettes kung-fu.
Le récit des démêlés que Lo Wei aura connus avec Lee et Chan le dépeignent habituellement comme un tâcheron (en anglais un hack) dont le talent est inversement proportionnel à l’arrogance. En dehors du charisme de leurs vedettes et des scènes d’affrontements vigoureuses, la plupart des films de Lo ne se distingue d’ailleurs pas particulièrement et tendaient à être un réalisateur de qualité assez moyenne voir médiocre. L’Ombre du fouet s’avère toutefois une heureuse exception grâce à son décor inédit de wuxia-pian des neiges, de même que son intrigue compacte remplie d’action.
Comme Lo Wei a co-écrit le scénario, on peut supposer que l’idée de faire un wuxia des neiges vient de lui, mais rien ne le confirme.
Ombre est un des nombreux films de Lo à avoir un protagoniste revenir chez lui pour découvrir un meurtre voire même un massacre. Pareil type de scènes très bouleversante surviennent également dans The Big Boss, La Fureur de Vaincre, Seman no 7 et BackAlley Princess. Ce moment-choc est si récurrent et si viscéral chez Lo Wei qu’il est facile d’imaginer qu’il peut venir d’une expériences personnelle.
Un départ en beauté.
L’Ombre du fouet est le cinquième film de Cheng Pei Pei mis en scène par Lo et l’ultime wuxia-pian de l’actrice pour la Shaw avant qu’elle ne prenne une retraite momentanée pour se marier. Ombre a connu un excellent succès au box-office de Hong Kong se classant en 7e position parmi les productions locales pour l’année 1971. Le film n’a toutefois pas aussi bien marché que les wuxia-pians précédents de Cheng Pei Pei. C’est que le genre martial hongkongais initiait alors une phase de transition qui voyait les films wuxia aux féminins être subitement supplantés par des films kung-fu avec de nouvelles vedettes masculines, à commencer par Bruce Lee.
Cheng Pei Pei a donc quitté le cinéma au bon moment. On peut même dire qu’elle est partie en beauté tellement Ombre la met bien en valeur.
Conclusion
Film d’action court et vif dominé par une splendide amazone des neiges, Ombre du Fouet est un film idéal pour découvrir ou renouer avec ce que l’on pourrait désigner comme le wuxia-pian classique. Pour les habitués du genre, la nouveauté du décor hivernal et l’emploi du fouet donne au film un cachet à la fois lumineux et craquelant inédit qui vaut le détour. Pour les nouveaux venus, Ombre constitue une excellente introduction au cinéma wuxia de la Shaw Brothers.

Galerie des acteurs.
L’Ombre du fouet est un film idéal pour découvrir quelques un des vedettes et acteurs iconiques de la Shaw Brothers. Ci-dessous une galerie diapo qui présente les principaux acteurs avec les titres de leurs films les plus significatif pour chacun d’eux.
VERSION DISPONIBLE DU FILM.
Shadow Whip a été diffusé sous format DVD au début des années 2000 par Celestial. Une version DVD sous-titrée en français a été éditée par Wildeside Video en 2006. Avec l’Hirondelle d’or, Le Retour de l’Hirondelle d’or et les Griffes de jades ce sont les seules productions Shaw Brothers mettant en vedette Cheng Pei Pei qui ont été éditées en langue française à ce jour.
Beaucoup plus récemment, Shadow Whip a fait partie des 11 films Blu-Ray contenus dans le coffret Shaw Classic Vol 2 édité par Shout Factory en 2023..




















































